En 1960, trois Dominicains canadiens atterrissaient au Rwanda, au cœur de l’Afrique. Ils répondaient à un appel de Mgr Perraudin, un évêque suisse alors responsable d’un vaste territoire ecclésiastique, dont le siège était sis à Kabgayi, au centre du pays. Les missionnaires « Pères Blancs », fils spirituels du cardinal Lavigerie, avaient fondé une première mission chrétienne au Rwanda soixante années plus tôt. Rome leur avait confié l’évangélisation de ce petit royaume, colonisé quelques années par les Allemands, puis placé sous la tutelle belge après la première guerre mondiale. Sans qu’on ne puisse parler de chasse gardée, les « Pères Blancs » occupèrent pendant des décennies tous les postes clefs de cette jeune Eglise qui connut, au moins démographiquement, un développement foudroyant dans les années 30-40 du siècle dernier. L’Esprit-Saint, disait-on alors, soufflait en tornades sur les collines rwandaises.

Première caravane

Puis vint le temps de l’ouverture. L’Eglise avait besoin du nouveau souffle que lui apporteraient d’autres communautés, tant féminines que masculines. L’Abbaye de Maredsous tentait alors d’introduire la vie monastique dans le sud du pays. Belle occasion pour fonder dans ces parages une communauté de Frères Prêcheurs. D’où l’invitation de Mgr Perraudin aux Dominicains canadiens, citoyens d’une nation qui apparemment n’avait pas trempé dans une aventure coloniale en Afrique.

Après avoir survolé un océan puis une mer, les trois pionniers s’installèrent en 1960 à Butare qu’on appelait encore à cette époque « Astrida », en souvenir d’une reine belge, morte tragiquement sur les berges d’un lac helvétique. L’évêque pensa leur confier un apostolat « dominicain » : enseignement religieux et prédications de retraites dans les nombreuses institutions scolaires catholiques de la région. S’ajoutait aussi pour ces « intellectuels » la gestion d’une librairie catholique.

Quelques années plus tard, les Dominicains canadiens recevaient un mandat d’une autre envergure. A la demande du gouvernement de la jeune République rwandaise - entre-temps, une révolution républicaine avait supplanté la monarchie et proclamé l’indépendance du pays - le Maître de l’Ordre priait ses frères canadiens de mettre sur pied la future Université Nationale, à Butare précisément, là où ils avaient pris pied.

Illuminatio et salus populi !

Le Père Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des Sciences Sociales de l’Université Laval de Québec, un des maîtres à penser de la « révolution tranquille » de la Belle Province, fut chargé de mettre en oeuvre ce projet fantastique, mais un peu fou au regard des ressources humaines et économiques du pays. Comme il priait encore son bréviaire en latin, il choisit cette devise extraite du psautier pour définir les objectifs de la future institution académique : Illuminatio et salus populi ! La lumière et le salut du peuple ! Pas moins que cela !

Restait à réaliser ce beau programme. Le Père Lévesque mit à profit son précieux réseau de relations internationales pour se lancer dans cette aventure. Tout d’abord, il s’entoura de jeunes frères canadiens qui devinrent les premiers officiers de cette université : vice-recteur, doyens, secrétaire général, professeurs, aumônier, libraire, etc. A cette première équipe vinrent s’adjoindre assez tôt quatre Dominicains suisses qui, dès la fin des années 50 tentaient de s’implanter au cœur d’un quartier populaire - on parlerait aujourd’hui de bidonville ou de favella - dans la cité de Bukavu, sur les bords du lac Kivu, dans le Congo voisin. Les troubles qui avaient suivi l’indépendance de cette immense colonie belge avaient rendu précaire la vie des ressortissants helvétiques. Ils se replièrent donc sur le Rwanda. A partir de ce moment et pour plusieurs années, les Dominicains suisses et canadiens uniront leurs forces pour planter au Rwanda l’Eglise et l’Ordre des Prêcheurs.

Au cours des années 60 des candidats à la vie dominicaine se manifestèrent et quelques uns persévérèrent jusqu’à la prêtrise et même au-delà. Pour abriter cette communauté en expansion, un vaste et confortable convent fut construit dans les faubourgs de Butare, devenu ville universitaire. La quasi totalité des frères qui y résidaient étaient alors actifs dans les divers services de cette prestigieuse institution.

Transhumance à Biryogo

Cette épopée changea brusquement de cours en 1973. Les troubles ethniques qui avaient accompagné le changement de régime politique en 1959 rejaillirent de leurs cendres au cours des premiers mois de 1973. Et ce fut une triste flambée qui annonçait l’incendie généralisé des années 90. Les professeurs, employés et étudiants de l’ethnie minoritaire furent expulsés sans ménagement de l’université et ne durent leur salut qu’en fuyant vers les pays voisins. Le choc atteignit de plein fouet la communauté dominicaine. Ses supérieurs canadiens décidèrent de mettre un point final à cette expérience africaine et de rapatrier vers le Canada ou la Suisse les frères encore présents.

Quatre d’entre eux cependant firent valoir leur désir de se maintenir dans le pays, même s’ils devaient quitter Butare et imaginer ailleurs une autre implantation. Ce qu’on leur permit de réaliser, à condition de s’abstenir de tout recrutement local. Trois frères d’abord, suivis plus tard d’un quatrième, se déplacèrent en 1974 vers Kigali, la capitale du pays. Ils louèrent, puis construisirent une modeste maison dans le quartier de Biryogo, peuplé alors de « swahili » musulmans, cohabitant avec des Rwandais que l’exode rural faisait affluer dans cette zone défavorisée. Et ce fut, ma foi, une expérience merveilleuse qui dura seize années.

Le Club Rafiki

Les frères eurent la sagesse de ne pas se laisser séduire par le chant des sirènes qui leur chuchotaient de construire une nouvelle paroisse, une école ou un collège. Ils préférèrent se mettre à l’écoute et au service des plus pauvres qui étaient aussi leurs voisins. Avec eux et pour eux, ils édifièrent le « Club Rafiki », en plein quartier, qui devint un centre d’alphabétisation, de cours de base (français, comptabilité), de sport, d’initiation aux métiers. Une bibliothèque accueillait les étudiants et les fonctionnaires et, pour couronner le tout, on y publiait un journal de quartier, rédigé et illustré par des jeunes. Chaque jour de la semaine, y compris les soirées, le centre ne désemplit pas. Les frères prenaient largement leur part à cette animation, vivant en étroite proximité avec la population, recevant et donnant ce que les uns et les autres avaient de plus précieux : l’amitié.

Cette activité intense n’empêcha pas les frères de déborder hors du Club et de rayonner dans la ville et même dans le pays. Tout d’abord, ils servirent assidûment la communauté chrétienne du quartier dont les adultes et les enfants s’entassaient dans les locaux d’un dispensaire pour entendre la messe. Un frère prit une part très active dans la création et l’expansion des « banques populaires», avant de créer le centre national d’accueil et de recherches sur le mouvement coopératif. Un autre travailla sur une méthode d’alphabétisation fonctionnelle qui ne tarda pas à se répande aux quatre coins du pays. Un troisième créa le centre national de formation du scoutisme. Quant au quatrième, il enseigna dans un collège, devint ensuite rédacteur-responsable d’une revue d’inspiration chrétienne (Dialogue), tout en diffusant des émissions catholiques à la radio nationale. Il devait passer ses dernières années au Rwanda en mettant sur pied le « Bureau Social Urbain » qui parmi ses multiples ramifications comprenait aussi un centre d’accueil pour les enfants de la rue.

Cette gamme d’activités ramenait les frères chaque midi et soir dans leur maison, partageant avec leurs voisins les bruits de la nuit et les autres incommodités du quartier. Mais ils étaient heureux de vivre au milieu d’une population simple qui leur permettait de vérifier le bien fondé et la pertinence de leurs engagements. Leur prière aussi était enracinée dans un terreau qui ne leur permettait pas de s’évader dans quelques cieux abstraits Cette expérience originale était authentiquement chrétienne et dominicaine. A dessein, je souligne ces derniers mots. Elle leur valut de nouveaux candidats. Entre-temps, en effet, les supérieurs étaient revenus sur leur interdiction et de nouveaux novices furent envoyés au Nigeria ou au Zaïre pour leur première formation. Des Burundais se trouvant parmi eux, on ouvrit une maison à Bujumbura qui allait aussi les accueillir. Ils y rejoignaient deux aînés rescapés d’une première moisson. Ce renouveau dominicain séduisit quelques frères canadiens et suisses qui vinrent partager avec les autres quelques belles années de leur vie.

Et maintenant …Kacyiru

Une troisième étape allait être franchie en 1990 avec la construction d’un nouveau couvent à Kacyiru, quartier résidentiel et administratif de la capitale du Rwanda. L’architecture moderne et spacieuse de la nouvelle bâtisse comprenait un immeuble à étages pour héberger la communauté et le noviciat, une chapelle ouverte au public et un centre culturel avec une riche bibliothèque héritée de l’ancien couvent de Butare. Cette nouvelle implantation entraîna nécessairement la fermeture de la maison de Biryogo et permit aussi d’accueillir avec les Rwandais et les Burundais des novices provenant d’autres pays africains, en particulier de l’Angola, du Cameroun, du Congo-Brazza et de la Centrafrique. Au fur et à mesure de leur formation, les jeunes frères rwandais y vinrent vivre un stage pastoral, avant de s’y installer à demeure, au terme de leurs études.

A la même époque un nouveau couvent fut construit à Bujumbura sur l’emplacement de l’ancienne maison, assez vaste lui aussi pour accueillir les frères étudiants des deux pays venus au Burundi se former en philosophie. Cette nouvelle relève dominicaine attira elle aussi quelques frères du vieux et du nouveau monde venus prêter main forte à la nouvelle génération.

L’espoir après les larmes

Le couvent de Kacyiru était à peine inauguré quand la « guerre » éclata au Rwanda en automne 1990. Elle atteignit son paroxysme d’horreur au cours du printemps 1994. Massacres et génocide non seulement endeuillèrent le pays, mais le réduisirent à sa dernière misère. Les frères présents à Kigali en avril 1994, au plus fort de la tempête, survécurent miraculeusement. Aucun ne perdit la vie. Bien sûr, leur couvent fut dévasté. Ils venaient de s’y réinstaller quand il fut une nouvelle fois attaqué et pillé.

Depuis, le calme est revenu avec suffisamment de sécurité pour échafauder de nouveaux projets, notamment une implantation dans l’Est du pays. Demeure toutefois l’handicap du petit nombre de frères natifs du Rwanda. Quelques uns sont en cours de formation. Leurs aînés prient pour leur persévérance. Quant aux expatriés, européens ou canadiens, le temps est venu de tirer un trait sans doute final sur leur présence permanente dans ce pays. L’époque des missions appartient à un passé désormais révolu; le temps de la relève est arrivé.

Fr. Guy Musy, o.p. Province de Suisse.